déserts

Sommaire: 1. Fuir et se retrouver. 2. Sahara interdit. 3. Photographie dans le désert. 4. Remerciements, Liens et Documents  5. Citations

Jean-Luc Billet Photographies

1. Partir marcher dans le désert, ce n’est pas toujours, comme certains l’imaginent encore, une quête spirituelle. C’est une possibilité parmi d’autres de fuir pour se retrouver. Fuir un quotidien dans lequel on ne se reconnaît pas toujours, un travail qui parfois use le corps et éteint l’esprit, un environnement que l’on voit s’aménager et se dégrader sans fin, une société consumériste qui nous étouffe chaque jour davantage sous une avalanche de phrases et de choses inutiles. Pour une parenthèse inestimable, essentielle, vivifiante, c’est se retrouver simple être humain sur un bout de planète, loin de tout. C’est parcourir à grandes enjambées un espace inconnu,  c’est se remplir de couleurs, de lumières, d’images, de mouvements, d’ambiances; c’est caresser de la main et des yeux le monde minéral, respirer un autre air, exposer sa peau au vent et au soleil, s’en remplir jusqu’à plus soif. Au fil des pas, au fil des jours, la tension diminue, l’anxiété se délite, la laideur s’éloigne, la cure de désintoxication est en cours.

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Nous sommes à l’époque de la banalisation des voyages lointains et du tourisme de masse; chacun veut retrouver partout dans le monde le confort dont il bénéficie chez lui. Des côtes noyées dans le béton des hôtels/piscines, il y en a désormais partout, avec l’animation et les excursions qui vont avec! Certes, partir marcher dans le désert c’est aussi être un touriste, mais nul besoin d’infrastructures. Le marcheur se contente du minimum vital: il apporte très peu de bagages, il ne laisse que la trace de ses pas dans les paysages qu’il traverse, il se nourrit de produits locaux basiques, il boit l’eau des puits et se contente d’une toilette de chat, il dort dehors dans un creux de dune. C’est aussi du travail saisonnier pour un guide local, toujours très accueillant et compétent, un cuisinier, et quelques chameliers ou muletiers pour le transport des vivres et bagages. Et le petit groupe de voyageurs qui vous accompagne, généralement moins d’une dizaine, se révèlent souvent des compagnons agréables capables d’échanger, mais aussi de respecter votre solitude si vous la souhaitez.

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Au fil des jours un rythme s’installe, le temps prend de la consistance, l’esprit se libère, s’envole. Le corps est là, aussi, qui fonctionne, qui avance sur le sable ou la roche, qui reçoit la morsure du soleil, plus vive au fil des heures. Emerveillement  à chaque pas. Les premières heures de la matinée sont un bonheur pour le photographe, la lumière rasante donnant une forte densité au moindre caillou saillant, au moindre relief de sable. A l’heure de la « gueïla », c’est le repos à l’ombre d’une roche ou sous un acacia, aux heures les plus chaudes; les ombres portées sur le sol sont à ce moment d’une grande netteté. Le soir, généralement plus convivial, se passe autour du feu qui sert aussi à préparer le repas. Après quoi chacun se cherche un creux de dune pour y dérouler son sac de couchage. Et là le grand spectacle commence: à la verticale la ceinture d’Orion allume son losange; près de l’horizon, vers le nord, c’est ensuite la grande ourse qui attire l’attention, puis l’infini des constellations emplit le ciel, parachevé par la voie lactée dont l’écharpe magnifique encercle le ciel tout entier. Eteint par nos éclairages urbains, nous n’avons plus aucune idée de ce qu’est un ciel nocturne, il faut bivouaquer au Sahara ou en haute montagne pour le découvrir. Ce ne sont plus quelques fades lumières sur fond anthracite plat mais une véritable « joaillerie » (Loti) qui a une telle réalité en trois dimensions qu’on a parfois l’impression de pouvoir atteindre les étoiles les plus proches en levant le bras. Au fil des éveils de la nuit, le ciel bascule vers l’ouest. Il en découle l’impression (qui est en fait la réalité) d’être un point minuscule collé sur la planète par la gravitation, qui tourne vers l’est, alors que le ciel étoilé lui, reste fixe. (une impression retrouvée plus tard décrite de la même manière, dans un livre de Jim Harrison, cité plus bas.)

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2. Mais voilà qu’en l’espace de quelques années, un voile rouge s’est étendu sur le Sahara, le rouge des cartes du site « Conseils aux voyageurs » du Quai d’Orsay; soit des territoires « formellement  déconseillés » ou « déconseillés sauf raison impérative ». Les organisateurs de voyages à pied ont bien tenté de faire affiner ces cartes de risques, mais devant l’extension du rayon d’action des groupes islamistes armés, ils ont dû se rendre à l’évidence et chercher d’autres destinations. Un territoire gigantesque est devenu dangereux et infréquentable en une dizaine d’années, infréquentable pour les voyageurs qui avaient appris à aimer ces espaces et aller à la rencontre de ses habitants, mais invivable surtout pour les populations qui ont perdu leurs libertés en même temps que des moyens de subsistance. Une chape de cruauté, d’ignorance et de bêtise s’est abattue sur de vastes contrées, que le film « Timbuktu »  de Abderrahmane Sissako permet de mieux cerner.

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Que sont devenus les gens qui nous ont guidés, accompagnés, régalés de leurs recettes locales, lors de ces voyages à pied. Que devient Ismaël, guide peul, qui, après des études de commerce en Ukraine était revenu en Mauritanie pour participer aux débuts du tourisme et avait fondé une famille? Ibrahim est-il retourné faire du négoce de mil  puisqu’il n’y a plus personne à guider le long de la falaise de Bandiagara? De quoi vivent maintenant les accompagnateurs qu’il avait recrutés dans son village Dogon? Et tous les autres qui faisaient vivre parfois une famille élargie de plus de 10 personnes avec les revenus de cette activité saisonnière …? Même Abdou, guide au Maroc, pays qui ne souffre d’aucune limitation, a vu son travail réduit de moitié à la suite des printemps arabes, et envisage l’avenir avec beaucoup d’inquiétude. Il est à craindre que certains d’entre eux soient venus grossir le flux d’immigrants qui se pressent aux frontières de l’Europe, avec les drames que l’on connait. Quelle contradiction! Des européens voudraient pouvoir retourner au Sahara pour se guérir des méfaits de la civilisation et renouer les liens avec l’essentiel; des africains ne rêvent que de l’Europe et de son mode de vie et tentent d’échapper à la précarité, au péril de leur existence!

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Arpenter les déserts, un vieux rêve qui avait mis beaucoup de temps à se concrétiser. 10 ans plus tard, ce qui était devenu momentanément réalité, s’estompe à nouveau. La situation globale des pays  couverts par le Sahara risquant de durer, un retour au rêve est très probable… mais enrichi et alimenté par les souvenirs et les images gravés dans la mémoire comme dans le roc.

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3. Voyager à pied, c’est voyager léger. Dans le désert ou dans n’importe quelle autre région éloignée de la civilisation, c’est vivre avec le minimum et en autonomie. Et cela s’applique aussi aux passionnés de photographie. Donc quelques sacrifices et un peu d’organisation s’imposent. Le poids, l’encombrement, la protection, le stockage, il faut penser à tout; à l’énergie aussi lorsqu’on risque de passer 1 à 3 semaines sans voir une seule prise électrique.

L’évidence pour l’amateur de photos souvenirs est de partir avec un compact, peu encombrant et facile à ranger dans une poche. Le passionné lui ne pourra se passer de son réflex préféré. La collection d’objectifs restera à la maison, au profit d’un zoom performant et polyvalent, choisi en fonction de ses goûts et sa pratique. Le pare-soleil est évidemment impératif. L’hybride est aussi une solution intéressante car plus compact et nettement moins lourd; malheureusement le viseur électronique est gros consommateur d’énergie et on perd alors en autonomie!

Pour ranger l’appareil dans le sac à dos sans dommage il existe des protections matelassées qui amortissent  les chocs éventuels. Dans le désert l’ennemi principal est le sable, il faut éviter à tout prix de marcher longuement avec l’appareil à la main ou autour du cou, votre capteur serait le premier à faire les frais de la poussière soulevée par vos pas, et d’autres conséquences plus graves pourraient suivre. Le minimum est une pochette souple munie d’un zip, mais il existe plus solide, comme des pochettes en plastique épais avec fermeture totalement étanche. En cas de tempête de sable il est préférable de laisser tout votre matériel bien à l’abri dans ce genre de protection. Une soufflette-pinceau sera aussi un accessoire utile.

Je n’ai encore jamais vu de voyageur à pied sortir le soir un ordinateur portable pour vider ses cartes mémoires ou se promener en journée avec un capteur solaire sur le dos pour recharger ses batteries, mais il paraît que ça existe! Personnellement, ces extensions technologiques me paraissent incompatibles avec la philosophie de ce type de voyage. Je ne vois pas non plus l’intérêt de prendre chaque jour des centaines d’images qui seront visionnées une fois, puis oubliées au fond d’un disque dur. Je pense qu’un vrai photographe a un œil avant d’avoir un appareil photo et que le premier tri à faire, ce sont toutes les photos à ne pas prendre. Disons pour simplifier que l’état d’esprit serait plus celui d’un photographe « argentique » que celui d’un « numérique » et tout le monde comprendra. Partir avec une batterie bien chargée par semaine de voyage, et 2 ou 3 cartes mémoires (16 à 32GB au total) permet d’assurer très largement, même en ne prenant que des « raw ». Bien entendu, pour prolonger au maximum chaque batterie, il y a quelques précautions à prendre: programmer l’APN pour ne pas afficher l’image après prise de vue, ou réduire ce temps au minimum, ne pas visionner les images le soir, ne pas utiliser de flash, éviter la vidéo (ou bien en fin de séjour suivant l’état de vos réserves en énergie).

IL faut savoir aussi que c’est un groupe qui marche, généralement au rythme du guide; il n’est pas toujours possible de s’attarder, même si cela entraine parfois quelques frustrations lorsqu’on traverse les lieux exceptionnels. Les meilleurs moments: le matin, en se levant avant tout le monde, lors des arrêts, et le soir entre l’arrivée au lieu de bivouac et le repas en début de nuit.

Et revenir de 2 semaines d’évasion avec « seulement » 400 images à trier et travailler en post-production pour les plus réussies, c’est déjà la promesse de nombreuses soirées de retour au désert.

En plus des quelques images qui accompagnent cet article, d’autres sont visibles dans les galeries - « Adrar »- « Atlas Nord Sud »« Haute Egypte » - « Tassili N’Ajjer »« Mali / Pays Dogon ». Toutes concernent des marches effectuées entre 2004 et 2014, dans le désert mais aussi dans des zones désertiques qui ne sont pas à proprement parler des déserts, comme les plateaux d’altitude et les sommets de l’Atlas, ou la falaise de Bandiagara, très habitée.

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4. Remerciements et liens

A La Balaguère, agence fondée et dirigée par Vincent Fonvieille, qui organise et pilote des voyages à pied partout dans le monde depuis sa base, au fond d’une vallée Pyrénéenne.

A Point Afrique, (devenue depuis peu Point Voyages) dirigée par Maurice Freund,  qui a fait le pari d’établir, à une époque, des liaisons aériennes hebdomadaires sur Atar et Mopti, rendant accessible des zones qui nécessitaient  auparavant des  jours de 4×4 pour s’y rendre . Les conditions actuelles ne permettent pas de poursuivre l’expérience de vol sur Faya au Tchad;  l’Ennedi  et la guelta d’Archei resteront  un autre rêve inaccessible.

Le site de TREK magazine, dont un édito de 2012 (même si la situation a rapidement évoluée depuis!). Un article sur les derniers voyages possibles au Tassili N’Ajjer en 2010 (dans le N° 158, « les plus beaux treks du monde ») après quoi la région, trop dangereuse, a été fermée au tourisme.

 ATR.  agir pour un tourisme responsable (programme d’accréditation).

Portail SAHARA.  géographie, climat, faune et flore, populations, etc.

Conseils aux voyageurs (France Diplomatie)- Sécurité: cartes de tous les pays.

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5. Citations

« Marcher dans le désert, ce n’est pas marcher. C’est prendre conscience de la fragilité de l’existence, sortir du droit chemin que le monothéisme a tracé, et sentir son corps répondre aux appels du minéral, car tout bouge, tout est vie, même dans la pierre; car ici comme ailleurs, le minéral commande le vivant et restitue la lumière aux hommes. »

Eric Millet – La quête du désert.

« Mais qu’est ce qui te plaît si fort ici? -Je ne sais pas, c’est grand, c’est vide, c’est propre. On sait ce que l’on doit faire, on est calme ».

Joseph Kessel – Vent de sable

 « Habitue-toi au désert, qui n’est à personne, et où l’on est entre ciel et terre sans l’ombre d’un mur, d’un enclos. Habitue-toi au bivouac, apprends la distance qui protège des hommes. »

Erri de Luca – Au nom de ma mère.

« Je me suis allongé et j’ai observé les constellations qui brillaient intensément, si loin de toute lumière. Les étoiles scintillaient, la voie lactée était une large ceinture laiteuse traversant le ciel. Pour la première fois sans doute … j’ai senti de manière palpable que je me déplaçais moi, plutôt que les étoiles, et cette sensation n’en est pas moins étonnante qu’elle correspond à la réalité … Je sentais la terre bouger tout doucement sous ma colonne vertébrale, j’en concevais un vertige évident. » 

Jim Harrison – La route du retour. 

« Aux gens d’une rive, ceux de la rive opposée semblent souvent des barbares, dangereux et pleins de préjugés à l’égard de ceux qui vivent sur le bord d’en face. Mais si l’on commence à passer le pont, en se mêlent aux personnes qui vont et viennent et voyagent d’une rive à l’autre, jusqu’à ne plus bien savoir de quel côté ou dans quel pays l’on est, on retrouve la bienveillance et le plaisir du monde. »

Claudio Magris, Déplacements

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