Posts by jeanlucblogphoto

Pose longue

Jean-Luc Billet Photographies

Le Porteau – Château d’Olonne – Juillet 2018

Le soir c’est mieux! Quand on commence à respirer après une journée de canicule, comme en ce mois d’août, c’est parfait! L’appareil photo est déjà fixé au pied, très lourd, et la télécommande est dans la poche. Reste à choisir un petit segment de la côte proche, de préférence à marée haute, sauf pour certains motifs repérés à l’avance qui nécessitent une autre amplitude. Le temps de choisir un premier sujet et de chercher le meilleur point de vue, le soleil vient de disparaître. Les prises de vue peuvent commencer avec des poses d’une petite poignée de secondes. Au fil du temps et des déplacements, la lumière diminue très vite et on arrive en peu de temps à des poses de 30 secondes. Et même si parfois la récolte est médiocre (ça arrive), on a toujours passé un excellent moment au bord de l’Atlantique. Mais pourquoi la pose longue est-elle toujours aussi séduisante  (au point que certains photographes en font leur unique mode d’expression)? Est-ce pour cette capacité que possède l’appareil photo de rendre visible le temps à travers les fluides, et que notre oeil n’a pas?  Où sommes-nous à ce point avides de douceur?

Erosion

Jean-Luc Billet Photographies

Valdeciervos – Teruel – Aragon – Juin 2018

Tout autour de Teruel (Aragon), les ocres rouges de la terre s’opposent au vert de la végétation et au bleu du ciel, comme adoucis par cette concurrence. Ils s’exposent au regard en falaises audacieuses, en versants ravinés, en tumulus/forteresses, en simples champs cultivés parfois. Dans la ville on retrouve ces mêmes ocres sur les façades des habitations, les églises et palais mudéjars. Tout près de la sortie sud, c’est une véritable symphonie qui se joue dans le « Valdeciervos » ou au pied de « Las Muelas ». Aucune publicité ne cherche à promouvoir ce spectacle fabuleux, aucune indication n’y conduit! Pour le découvrir et s’en délecter il faut simplement partir à pied avec une carte IGN et de l’eau, et tracer son chemin dans le paysage qui requiert en tous sens l’œil du photographe.

La Brèche

Jean-Luc Billet Photographies

La brèche de Roland – Pyrénées – 2004

Tout photographe a parfois la surprise de découvrir dans certaines de ses images, des choses ou des personnes qu’il n’avait pas vues en déclenchant. Surprise de taille (et enchantement !) pour cette photo prise en 2004, jamais tirée en argentique car le négatif était abîmé et de médiocre qualité, et qui faisait partie d’un lot récemment scanné en HD, en vue de retirage numérique. Aucun souvenir d’avoir VU la Brèche de Roland comme ici! Avec ce masque primitif au centre, surmonté d’une flamme minérale! Sous sa garde, la brèche prend des allures de porte d’entrée d’un territoire sacré et enchanté, qu’il est en réalité puisqu’il contient des merveilles nommées Monte Perdido, Ordesa, Anisclo, Pineta etc… En faisant une recherche d’image sur ce lieu, jamais je n’ai retrouvé cette figure hiératique; sans doute une conjonction improbable entre un point de vue, un moment de la journée, une lumière. Magie de la photographie.

Carrés d’ombres

Jean-Luc Billet Photographies

 

Un format carré et une présence déterminante des ombres, des gris, des noirs parfois. Certains tirages dormaient dans les dossiers depuis plus de 4 ans, oubliés, jamais publiés, jamais imprimés!  Des prises de vues et tirages récents les ont sortis de l’oubli pour s’y ajouter et envisager une série. En cours de gestation… à suivre?

Reflet

 Jean-Luc Billet Photographies

San Marco – Venise – 2001

« L’espace et le temps ont un plafond: Venise. L’espace, en effet, revient ici indéfiniment sur lui-même, et ne peut guère être soupçonné que d’avion. Sinon, à terre, en mer, c’est un huit, une bande de Moebius où dedans et dehors, sans arrêt s’échangent. La désorientation est constante, ponctuelle, courbée, systématique, mais n’engendre aucun désordre, au contraire. L’espace est simplement doublé et organisé en reflet, comme un échiquier. Les canaux, les piquets, les ruelles, les quais, les bateaux, les places, les ponts, les puits, le dallage même, orchestrent cette mise en jeu géométrique. Le temps lui, ne peut être, à chaque instant, que vertical, étagé, feuilleté, poudroyant, ouvert. Venise est un entrelacement de chemins qui ne mènent nulle part et qui se suffisent à eux-mêmes; une horloge où toutes les heures sont égales. Le projet s’y dissout, l’horizon est renvoyé, la psychologie y serait abusive, le masque et le visage coïncident, et, pour cela, nul besoin de carnaval. Bref, si on y consent, le corps se trouve déjà ressuscité, sauf pour les aveugles et les sourds volontaires, les agités du bouillon social, c’est-à-dire ceux qui ne savent pas être là, maintenant, à jamais, tout de suite.

Être là est un art, et Venise exige un pari sur soi; sinon, exclusion, décor. »

Philippe Sollers – Venise éternelle – 1993

Trajectoires

ou « ne pas prendre de photo »

C’est un espace d’ombres et de lumières sous un carré de bleu, un quadrilatère minéral ancré sur un dallage ondulant, avec des façades trouées de fenêtres gothiques géminées. C’est un campo paisible comme il en existe des dizaines à Venise. C’est un espace occupé, contemplé, parcouru.

Adossés au mur d’une église, quelques personnes discutent haut et fort au soleil; leur voix se répercutent sur les parois et montent vers le ciel. Assis sur des bancs ou des marches de pierre, d’autres occupants sont silencieux, attentifs ou rêveurs.

Une dure oblique scinde l’espace en deux parties: à l’ouest, les ocres jaunes et les bruns rouges vibrent sous le soleil, à l’est une nappe d’ombre fraîche voile les couleurs. Deux rues partent des angles en coulisses: l’une s’enfonce dans le quartier de San Polo, l’autre rejoint directement le marché du Rialto tout proche.

Les deux diagonales sont les axes les plus fréquentés. Ils sont parcourus d’un flux aéré mais continu d’habitants du quartier chargés de provisions, de touristes flâneurs par couples, plan ou guide à la main, ainsi que par quelques vénitiennes élégantes au pas sonore.

Un puits de marbre blanc, clos d’un opercule de métal noir marque le centre. Il oblige les passants à  détourner leur trajectoire, indifféremment à gauche ou à droite, mais lorsque deux d’entre eux sont amenés à le contourner en même temps, ils empruntent toujours deux côtés opposés. Le puits semble agir comme un pôle magnétique inversé, évitant tout face à face.

Le côté gauche du quadrilatère, passage obligé vers la « Riva del Vin », est également parcouru par des silhouettes parfois pressées. Elles sortent de l’ombre d’un « sotoportego », longent les murs décrépits de quelques maisons inhabitées, et plongent dans la nuit d’un autre passage souterrain menant aux quais. Les trois autres côtés ne sont empruntés que très rarement: grands-parents avec un enfant dans une poussette, architecte, plans en rouleaux sous le bras, employé avec attaché-case.

Mais voilà que surgit un jeune homme, les yeux virevoltants, index sur le déclencheur de son réflex! Arrivant du Grand  Canal, il tombe en arrêt au sortir de l’ombre, lève les yeux au ciel, examine une à une les façades et, sans prêter la moindre attention aux gens qui marchent, il effectue un long parcours erratique, croisant et modifiant les trajectoires précitées (contournements, ralentissement, changements de direction…), avance, recule, à la recherche du meilleur point de vue. Caillou jeté dans la mare, il créé un trouble, perturbe la belle mécanique des trajectoires qui, quelques instants avant sa venue, rythmait l’espace et le temps de ce paisible campo. Dès qu’il renonce et disparaît côté soleil, par la ruelle menant au Rialto, tout rentre dans l’ordre en quelques instants.

Finalement je remets dans mon sac, l’appareil que je venais tout  juste de sortir! Je ne ferai pas de photo! Je vais continuer à REGARDER.

Au centre, le soleil grignote inlassablement son territoire de pavés où le noir et le blanc du puits semblent maintenant flotter.

 

JLB / Campo di San Silvestro / San Polo / Venise  / Notes avril 2001 / revu mars 2018

Traversée

Jean-Luc Billet Photographies

Ghetto de Venise – 2001

On peine parfois à expliquer pourquoi une photo nous devient essentielle avec le temps, comme si elle s’était agrégée à ce qui nous définit.

C’était un jour d’avril, lors d’une déambulation au hasard, dans le quartier de Cannaregio à Venise. L’averse venait de tomber mais le ciel était encore plombé. Sous le « sotoportego » qui donnait accès au Ghetto, l’humidité avait imprégné les affiches qui renvoyaient des ondulations de reflets. Sur le bord du « Campo di ghetto nuovo », il y avait ce très vieux panneau d’affichage, semblable en taille à ceux qui « ornent » nos entrées de villes; mais celui-ci semblait bricolé, fait de tôles soudées en cours de dislocation, rongé par la rouille. Des lambeaux d’affiches par endroits, avec un fragment plus grand, probablement une affiche de concert illustrée par un tableau de Caspar David Friedrich, « Deux hommes au crépuscule », une toile peinte en 1835.

Régulièrement, un tirage argentique de grand format de cette photo quitte son tiroir pour prendre sa place quelques temps dans mon décor quotidien. A l’instar des deux personnages devant leur coucher de soleil, cette image déclenche toujours un temps d’arrêt, de rêverie, de contemplation, d’interrogation, de méditation. Je n’ai pas l’intention d’y chercher des connotations, des symboles, des significations, mais il est évident que le contraste entre cet écran concentré de matière et de temps, et cette déchirure d’espace et de représentation y est pour quelque chose. Il n’y aura jamais de réponse finale, ce serait risquer de la banaliser; il me semble que le déchiffrement est toujours en cours et qu’il le restera longtemps. Notre appareil photo n’est qu’une machine, mais il capte parfois à notre insu une petite parcelle du mystère et nous offre alors une image inépuisable!

JLB 16/03/2018

Alliance

Jean-Luc Billet Photographies

Tassili N’Ajjer – Sahara Sud Algérien – février 2010

« Certains lieux possèdent peut-être une conscience et ils cherchent à dire au passant le plaisir de les voir arpenter leur domaine. Nous allons à leur recherche, inlassablement. Sans doute faut-il parfois assister les dieux, les aider à resplendir lors de notre passage. Il fallait être là à ce moment précis pour que le paysage atteigne sa perfection, avec le sentiment qu’il attendait notre présence et n’était là que pour nous seul, à la manière d’un don qui n’attend rien en retour – sinon ce sentiment de paix et d’alliance. »

David Le Breton – l’invention du voyage (collectif) -

Le Chemin de Mocho

Jean-Luc Billet Photographies

Mocho – Santo Antão – Cap Vert – Novembre 2017

« Le chemin de Mocho zigzague jusqu’aux nuages. On nous dit : « Il y a encore des enfants qui naissent là-haut ». Des maisons éparpillées comme des étoiles voisinent avec le ciel et des montagnes aux allures de saintes déploient leur voile pour protéger l’enclave des bonnes terres… Le village porte un nom d’oiseau parce que des paysans obstinés ont nidifié à l’étage des éperviers. »

Jean-Yves Loude – Cap Vert, Notes Atlantiques

Pouzzolane

Jean-Luc Billet Photographies

Morro Atravessado – Santo Antão – Cap Vert – novembre 2017

Dans le désert de Norte, au sud-Ouest de Santo Antão. Au pied du Tope de Coroa, point culminant de l’île, s’étend une vaste zone inhabitée, mis à part quelques maigres troupeaux de chèvres et leurs bergers. Depuis les cratères secondaires qui ponctuent ce plateau s’étendent d’anciennes coulées de laves colorées où domine le brun/fauve. L’érosion a dégagé par endroits la couche de pouzzolane, une pierre ponce de couleur blanc-crème, qui recouvrit toute l’île lors d’une éruption très ancienne.